CONTE

 

LES COULEURS D'ALICE
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ARIANNE PAQUET

 

Il était une fois une jeune fille qui vivait entre la raison et le rêve. Plusieurs racontaient qu’elle avait perdu la tête en conséquence de l’adultère de son père. D’autres affirmaient qu’elle souffrait d’un choc post-traumatique en raison des touchers malsains de son oncle. La ville entière critiquait sans retenue la pauvre Alice, même en sa présence. On la surnommait Alice au pays des merveilles en raison de son silence troublant et de ses habits trop farfelus pour une adolescente de dix-sept ans. Cette jeune femme introvertie n’était pas aussi folle que l’on pouvait croire. Pour tout dire, moi, la redoutable Alice, je n’étais pas cinglée. Toutes ces fausses rumeurs qu’on inventait afin de satisfaire l’appétit des curieux, je les trouvais assez hilarantes.

Le monde me paraissait en noir et blanc. Au fil du temps, j’avais découvert que seule mon imagination donnait vie à ce monde empoisonné et le nourrissait de couleurs vibrantes. Chaque jour, je parcourais la ville pour trouver l’inspiration en observant chaque petit aspect qui rendait l’être humain unique. Un livre à la main et un crayon de plomb entre les doigts, je dessinais grossièrement les gens que le hasard plaçait sur mon chemin. En un clic d’œil, une dame hautaine à la chevelure rouge devenait la reine des cœurs, qui sème la peur dans un univers parallèle. Chaque créature loufoque que je dessinais était inspirée d’une personne qui avait croisé mon chemin.

Un fou excentrique surnommé le Chapelier était mon seul compagnon. Une tasse de thé fumante à la main, un étrange chapeau orange sur la tête, le coloré Chapelier m’avait soutenue dans ma solitude et ma colère d’être faussement accusée de folie. C’était lui qui m’avait fait réaliser que dans le monde des adultes, rien n’a de sens.

- C’est assez impressionnant, me sortit de mes pensées une voix masculine.

Je soupirai fâcheusement et ajoutai des touches de bleu à mon croquis. Ce n’était pas rare qu’un garçon de mon école me ridiculisât pour passer le temps. Et dire qu’il me restait une dizaine de minutes avant que le bus arrive. Assise confortablement sur un banc à l’arrêt de bus, les jambes repliées sous moi en compagnie du Chapelier qui s’amusait à faire des cascades, je lui répondis par mon silence.

- Tes dessins, je veux dire. Comment fais-tu pour imaginer tout cela en si peu de temps ?

Mon compagnon se positionna près de notre nouvel invité et s’amusa à taper des mains en chantant.

- Oh! Un petit curieux ! Mais qui va là? Un ami ? Un ennemi ? Un pissenlit ? rit bruyamment le Chapelier avant de s’agenouiller devant moi.

Il me présenta une petite tasse blanche au motif fleuri et la secoua devant mes yeux, un grand sourire aux lèvres.

- Va-t-il boire du thé avec nous ? Invite-le! Plus on est de fous, plus on rit ! L’heure du thé va bientôt sonner!

- Tu permets ? persista le garçon sans même attendre ma réponse.

Il s’assit à mes côtés et regarda par-dessus ma main la page où j’avais gribouillé un chat translucide arborant un gigantesque sourire. Je n’osai plus bouger mes membres, stupéfaite par son calme et sa curiosité accrue. Personne n’avait osé me parler depuis si longtemps que j’en avais oublié la sensation d’avoir une véritable conversation avec le monde extérieur. Mon cœur battait si fort dans mes tympans que je sursautai quand l’inconnu m’appela par mon prénom.

- Tu es Alice, n’est-ce pas ?

Je levai les yeux vers lui et mon regard se faufila rapidement sur l’anneau de fer qui reposait sur sa lèvre inférieure. Tout autour de nous s’est retrouvé noyé de couleurs plus vibrantes les unes des autres. Je ne savais plus où poser la tête. Devrais-je m’inquiéter de son approche soudaine ou me questionner sur la réapparition des couleurs autour de moi ?

- Moi, c’est Emmanuel, mais tout le monde me surnomme Manu.

Je plissai non volontairement le front tandis qu’il pointait du doigt le cahier qui se trouvait sur mes jambes.

- Est-ce que je peux ?

Pour une seconde fois, il n’attendit pas mon approbation et souleva mon livre de dessins pour le feuilleter silencieusement. Je ne savais pas si je devais le lui arracher des mains et m’enfuir le plus loin possible de lui, mais quelque chose me retenait. Je restai donc muette et autorisai mes yeux à le fusiller du regard. Il n’était certainement pas différent des autres. Il allait rire de mes dessins et s’éloignerait de moi.

- C’est tout simplement…

- Bizarre, laid, fou… Je n’ai pas besoin de tes commentaires, c’est bon.

Ma voix dut le surprendre puisqu’il haussa les sourcils, les yeux légèrement écartés.

- Merveilleux. C’est merveilleux, Alice, répéta-t-il avec amusement.

Le Chapelier reparut, hurlant de rire en balançant d’une main maladroite une théière et de l’autre, une tasse pleine de thé qui déversa son contenu dans les airs.

- Il est fou ! Il est fou comme nous ! Il est fou !

- Tais-toi, grondai-je impatiemment, le pointant vulgairement du doigt comme si je le menaçais avec un fusil imaginaire.

- Attends, toi aussi tu le vois ? s’écria-t-il en fronçant les sourcils.

Des couleurs vives éclatèrent de plus belle partout autour de nous, emportant avec elles le Chapelier hilare et révélant la beauté du monde réel qui m'avait si longtemps échappée.

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